Une rentrée 2026 sous contrainte
L'automne 2026 s'ouvre sur un paysage politique et technologique d'une densité rare. Les États-Unis s'engagent dans une séquence électorale dont l'issue conditionnera l'architecture du numérique mondial pour une décennie, tandis que la France prépare une présidentielle promise à être la première pleinement disputée sur le terrain de l'information algorithmique.
Ce que l'on appelle encore, par commodité, les « réseaux sociaux » ne désigne plus un ensemble d'applications de loisir mais l'infrastructure même de la parole publique, du débat civique et, désormais, des mouvements de populations.
Trois séquences, apparemment distinctes, ont convergé pendant l'été. Le législateur français a entériné l'interdiction des réseaux sociaux aux mineurs de moins de quinze ans et esquissé un observatoire de la désinformation susceptible d'invisibiliser des comptes jugés fautifs. La Banque centrale européenne a obtenu le feu vert de la commission parlementaire pour son euro numérique, tandis que le Sénat américain interdisait à la Réserve fédérale d'en faire autant. Et à Ceuta, en quelques heures, entre cinquante et soixante mille personnes ont franchi une frontière de l'Union européenne, entraînant la mort de plus de soixante-dix d'entre elles, sur la base d'une rumeur virale amplifiée par des algorithmes dont personne n'a encore pu consulter les métriques.
Ces trois événements ne sont pas des chapitres séparés d'un même livre. Ils sont les manifestations d'une seule et même pression qui s'exerce sur les sociétés ouvertes, une pression que l'on peut nommer la « convergence numérique ». L'État, qui avait perdu la main sur les infrastructures de communication, de paiement et d'information, cherche à la reprendre. Le mouvement est légitime dans son principe. Il devient inquiétant dans sa méthode, quand la consolidation institutionnelle se confond avec la capture des espaces de liberté, quand le punitif précède l'éducatif, et quand la frontière entre protection des citoyens et contrôle de leur parole devient si fine qu'on ne la distingue plus.
L'identité numérique, remède nécessaire et poison possible
Il serait déraisonnable de nier les bénéfices potentiels d'une identité numérique robuste. La protection des mineurs face à des contenus délétères est une préoccupation réelle, étayée par des études de santé mentale convergentes sur les effets du doomscrolling, du harcèlement en ligne et de l'exposition précoce à la pornographie. La lutte contre les bots, la manipulation de l'opinion à grande échelle, la fraude et l'usurpation suppose elle aussi une capacité à attester de l'identité des interlocuteurs. Le double anonymat, préconisé par la CNIL, où un tiers de confiance atteste de l'âge sans révéler l'identité au site consulté, constitue à cet égard un compromis technologique élégant. Le portefeuille numérique européen, le digital wallet, offrirait une infrastructure de preuves à divulgation minimale, permettant de certifier un attribut, l'âge par exemple, sans exposer la totalité de l'identité civile.
Mais le problème n'est pas là. Il est dans la mécanique d'usage répété qui s'installe. Demander à un utilisateur de prouver son âge pour accéder à un réseau social, puis pour consulter un site réservé aux personnes majeures, puis pour reprendre le contrôle d'un compte piraté, crée une habitude. Au quinzième usage, l'extension logique ne sera plus de prouver un attribut mais d'associer définitivement l'identité civile au compte, ce qu'on appelle en psychologie cognitive un nudge. Or cette extension a déjà été explicitement demandée, à plusieurs reprises, par le parti au pouvoir en France, sous forme d'amendements visant à lier les comptes sous pseudonyme à une identité civile accessible par l'administration. Le glissement n'est pas une hypothèse complotiste. Il est documenté, débattu publiquement et annoncé par ses promoteurs.
La question n'est pas d'arbitrer si l'identité numérique est bonne ou mauvaise. Elle est de savoir qui y accède, dans quel cadre, avec quelles garanties contradictoires. Un système d'identité numérique qui protégerait les mineurs sans exposer la parole adulte serait un progrès. Un système qui, sous prétexte de protection, installerait une infrastructure d'identification généralisée de la parole publique serait une régression.
La frontière entre les deux ne se joue pas dans la technologie, qui est neutre, mais dans le droit qui l'encadre et dans l'indépendance des institutions qui l'appliquent. Cela n'est pas une constante, mais une variable sujette aux flux et pressions politiques d'un lieu et d'un temps donné.
La parole publique sous régime d'atténuation
Le rapport de la Commission de la Culture du Sénat français, publié le 9 juillet, propose la création, avant la présidentielle de 2027, d'un observatoire indépendant de la désinformation, pendant intérieur de Viginium. Cet observatoire pourrait demander aux plateformes d'invisibiliser un utilisateur jugé fautif sur simple requête et exécution administrative. Le sénateur centriste Laurent Lafon, qui porte le texte, a employé une expression révélatrice lors de sa conférence de presse, parlant d'« ingérence intérieure ». Ce lapsus, ou cette formulation délibérée, désigne un concept inédit et vertigineux : un groupe de citoyens se coordonnant pour intervenir dans le débat public avec un financement partiellement étranger pourrait être qualifié d'ingérence intérieure et, sur la simple décision d'une association financée par l'État, être invisibilisé sans recours à un juge, sans débat contradictoire.
L'invisibilisation, c'est le shadow-ban, cette désamplification artificielle de la portée d'un compte. Les responsables de Meta, de Twitter et de YouTube l'ont admis sous serment devant des commissions parlementaires américaines. Les Twitter Files, publiés en décembre 2022, ont documenté l'existence du visibility filtering, ces listes de comptes dont la portée était minimisée parce que leur discours ne s'alignait pas sur le récit officiel.
Ce n'est pas une théorie complotiste. Ce sont des témoignages sous serment, dans un système juridique où le parjure conduit en prison.
Le danger n'est pas seulement la censure frontale. Il est dans l'opacité de la visibilité. Quand on ignore quelles opinions sont tolérées, ralenties ou rendues invisibles, l'autocensure s'installe non par peur d'une sanction explicite, mais par insécurité permanente. Le citoyen ne sait plus quel discours mettra son compte en danger, quelle analyse sera qualifiée de désinformation, quelle coordination sera qualifiée d'ingérence. Cette insécurité est incompatible avec l'exercice d'une démocratie pluraliste, particulièrement en période électorale.
Emmanuel Macron l'a formulé sans ambiguïté : il a évoqué la nécessité d'aller vers une levée progressive de toute forme d'anonymat et une hiérarchie de la parole où l'expert, le scientifique, le responsable politique pèseraient davantage que le citoyen ordinaire. La hiérarchie de la parole est un concept séduisant en apparence. Qui refuserait de donner plus de poids au médecin qu'au charlatan, au climatologue qu'au négationniste ? Mais le problème est celui de la sélection. Qui décide qui est expert ? L'État ? Une association financée par l'État ? Les médecins ont affirmé pendant un an que l'origine du Covid était le pangolin, avant que l'hypothèse d'une fuite de laboratoire, initialement qualifiée de complotiste par les mêmes experts, ne devienne plausible. L'autorité politique ou scientifique ne se décrète pas. Elle se mérite, se vérifie et se perd. Une société qui institutionnalise la hiérarchie de la parole au moment précis où la confiance envers ses institutions s'effondre ne renforce pas l'expertise. Elle la décrédibilise davantage.
Le punitif avant l'éducatif
L'interdiction des réseaux sociaux aux moins de quinze ans, adoptée le 21 juillet par le Parlement français, illustre un travers structurel de la gouvernance numérique contemporaine : la tentation de répondre à un problème réel par un dispositif coercitif plutôt que par un investissement éducatif. Personne ne conteste sérieusement que l'exposition des enfants aux contenus violents, pornographiques ou addictifs constitue un sujet de santé publique. Les études sur la santé mentale des adolescents, les révélations des Facebook Files montrant que Meta connaissait les effets délétères d'Instagram sur les jeunes, tout converge vers la nécessité d'agir.
Mais la méthode retenue repose sur une prémisse technologique fragile. Vérifier l'âge d'un utilisateur suppose de vérifier l'identité de tous, par reconnaissance faciale, par France Connect ou par le digital wallet européen. L'expérience australienne, qui a précédé la française, montre que près de quatre-vingts pour cent des mineurs contournent le dispositif. En Chine, où l'État contrôle souverainement son infrastructure numérique depuis le grand pare-feu, l'interdiction peut s'appliquer. En Europe, où les plateformes sont américaines ou chinoises et où l'infrastructure cloud est à plus de soixante pour cent américaine, la souveraineté technique n'existe pas. On s'apprête donc à éduquer une génération à contourner la loi dès le plus jeune âge, comme les jeunes Tunisiens contournèrent la censure de Ben Ali durant le printemps arabe.
L'alternative existait. Imposer aux distributeurs de smartphones et d'ordinateurs la configuration par défaut de filtres parentaux extrêmement restrictifs, débloquables uniquement par les parents après preuve d'identité, aurait transféré la responsabilité à l'autorité parentale. Doublée d'une campagne de communication à l'échelle nationale pour alerter sur les effets du doomscrolling et du harcèlement, cette approche aurait traité le problème à sa racine sans construire une infrastructure d'identification généralisée. Mais cette approche demande un investissement éducatif et culturel considérable.
L'interdiction, elle, demande une loi et un algorithme. Le punitif est toujours moins coûteux que l'éducatif, jusqu'au moment où la facture de la défiance se présente.
L'euro numérique, souveraineté monétaire ou infrastructure de commandement
L'annonce de Libra par Mark Zuckerberg en juin 2019 a provoqué une panique salutaire. Une entreprise privée s'apprêtait à frapper monnaie à l'échelle planétaire, pour ses deux milliards et demi d'utilisateurs, en un clic. La réaction des banques centrales fut d'une violence rare et d'une efficacité remarquable. Libra fut mise à mort en quelques mois par une coalition mondiale. Mais ce jour-là, les banques centrales ont découvert que leur monopole sur la monnaie, une évidence si ancienne que personne ne pensait à la nommer, pouvait être attaqué.
L'euro numérique est né de cette frayeur, non d'une demande des citoyens. La promesse initiale était belle : offrir à chacun le billet dans le téléphone, la sécurité de la monnaie de banque centrale sans intermédiaire, un cash numérique. Mais la réalité a rogné chaque promesse. L'anonymat du billet a été publiquement abandonné. Christine Lagarde l'a reconnu devant le Parlement européen : l'argent numérique laisse une trace, il ne sera pas entièrement anonyme. La désintermédiation, qui devait renouer un lien direct entre la banque centrale et les citoyens, a été abandonnée au profit des banques commerciales, qui distribueront l'euro numérique et vérifieront les identités. Le projet conçu pour se passer des intermédiaires sera distribué par les intermédiaires. Enfin, le plafond de détention, discuté autour de trois mille euros, traduit une incapacité structurelle : si l'euro numérique était réellement plus sûr que l'euro bancaire, il viderait les banques à la vitesse de la fibre optique.
Pourtant, l'euro numérique défend aussi une souveraineté légitime. Les stablecoins, ces jetons indexés sur le dollar, pèsent déjà environ trois cents milliards de dollars et quatre-vingt-dix-sept pour cent sont libellés en dollars. La part de l'euro est inférieure à zéro virgule trois pour cent. Le Sénat américain, le 22 juin 2026, a interdit à la Réserve fédérale de créer un dollar numérique, pariant sur le secteur privé. L'Europe, vingt-quatre heures plus tard, validait le cadre juridique de l'euro numérique. Deux modèles s'affrontent. Le premier laisse le marché piloter la monnaie numérique. Le second la confie à l'institution publique qui fabrique l'euro. Le second n'est pas parfait. Mais l'absence de souveraineté monétaire numérique européenne, dans un monde où les stablecoins dollars dominent, serait un abandon stratégique.
La question décisive n'est pas l'existence de l'euro numérique. Elle est la programmabilité. Le règlement européen l'exclut explicitement : pas d'euros à date de péremption, pas de dépenses fléchées. Mais l'infrastructure, une fois construite, ne se désinvente pas. Ce qu'un texte interdit, un autre texte peut l'autoriser, et un jour de crise, pour d'excellentes raisons. L'expérience de Shenzhen en octobre 2020, où de l'argent public s'évaporait des téléphones à minuit, est aujourd'hui théoriquement illégale en Europe. Mais elle n'est plus impossible. Augustin Carstens, directeur général de la Banque des règlements internationaux, l'a décrit sans détour : la monnaie numérique de banque centrale offre le contrôle absolu sur les règles et la technologie pour les faire respecter. Cette description ne vient pas d'un opposant. Elle vient de l'intérieur du système, au plus haut niveau, et elle est parfaitement assumée. Une monnaie programmable n'est plus tout à fait de l'argent. C'est un instrument de politique comportementale, un argent qui n'obéit plus à son détenteur mais à son émetteur.
Ceuta, frontière physique et frontière informationnelle
Les 30 et 31 juillet 2026, la frontière entre le Maroc et l'exclave espagnole de Ceuta a été franchie par des dizaines de milliers de personnes en quelques heures, sur la base d'une rumeur soigneusement construite. Une interprétation déformée d'un arrêt du Tribunal suprême espagnol, une rumeur d'ouverture nocturne, un groupe Facebook rassemblant plus de vingt mille membres partageant cartes, itinéraires et cagnottes, relayés par TikTok, WhatsApp et Instagram. Plus de soixante-dix morts. Thierry Breton, ancien commissaire européen, a qualifié cet événement de première attaque hybride algorithmique de grande ampleur menée contre une frontière extérieure de l'Union.
La qualification doit être examinée avec rigueur. Ce que l'on sait est que des contenus viraux ont précédé et accompagné un mouvement de population massif. Ce que l'on ignore est infiniment plus important : aucune plateforme n'a communiqué les métriques de circulation de ces contenus. Combien de visualisations ? Quelle portée géolocalisée ? Quelle part d'amplification algorithmique, de bots et de viralité authentique ? L'opacité est totale. C'est cette opacité qui rend l'analyse impossible et la prévention illusoire.
Le DSA, le Digital Services Act européen, prévoit précisément les instruments pour répondre à ce type de situation. L'article 34 oblige les très grandes plateformes à évaluer les risques systémiques que leurs services font peser sur la sécurité publique et les processus démocratiques. L'article 35 impose des mesures d'atténuation proportionnées. L'article 36 permet d'activer un mécanisme de réponse aux crises. L'article 40 ouvre l'accès aux données pour les chercheurs agréés. Rien de tout cela n'aurait empêché les habitants de Fnideq d'espérer passer en Europe. Mais tout cela aurait rendu la manipulation traçable, contestable et coûteuse pour ses initiateurs.
La frontière du XXIe siècle est à la fois physique et informationnelle. Prétendre sécuriser l'une sans l'autre est une illusion. Mais la réponse européenne ne peut pas consister à répliquer le modèle chinois de surveillance intégrée, ni à accepter le laisser-faire américain qui prévaut depuis la section 230. Le modèle européen, celui de la transparence contraignante et de la responsabilité ex ante des plateformes, est le troisième chemin. Sa valeur dépend de son application effective. Un règlement célébré mais inappliqué lors de sa première épreuve sérieuse n'est pas un règlement, c'est une posture.
Les ingérences, vraies, prétendues et politiquement utiles
La question des ingérences étrangères traverse l'ensemble de ces débats et doit être traitée avec une discipline intellectuelle particulière. Il existe des ingérences établies. L'instrumentalisation de la migration par la Biélorussie aux frontières de la Pologne, de la Lituanie et de la Finlande depuis 2021 est documentée. L'utilisation de fermes à trolls par la Russie, l'achat d'influence par des acteurs étatiques sur les plateformes occidentales, le déploiement de campagnes de désinformation par tous les moyens, sont des faits avérés. La possibilité d'une instrumentalisation étrangère dans la crise de Ceuta suffit à imposer une enquête approfondie, indépendante et publique. Mais cette possibilité ne dispense jamais de la preuve.
Il est essentiel de distinguer trois registres. L'ingérence établie, qui appelle une riposte diplomatique, économique et technique proportionnée. L'hypothèse plausible, qui appelle une enquête et la mobilisation des instruments juridiques existants. Et l'accusation commode, qui consiste à qualifier d'ingérence étrangère ce qui n'est qu'une opinion intérieure dérangeante. C'est sur cette frontière que le concept d'« ingérence intérieure » devient dangereux. Un groupe de citoyens français, financés partiellement par des acteurs étrangers mais exprimant une opinion politique, peut-il être qualifié d'ingérence ? Si oui, alors toute opinion non conforme au récit dominant peut être disqualifiée par stigmatisation, non par argumentation.
La tentation est forte, dans le contexte électoral de 2026 et 2027, d'utiliser l'accusation d'ingérence comme instrument de politique intérieure. Elle protégerait la démocratie si elle visait exclusivement les manipulations externes avérées. Elle la détruirait si elle servait à disqualifier l'opposition. La ligne de démarcation ne peut être tracée que par une enquête indépendante, contradictoire et publique, jamais par une décision administrative à huis clos. C'est précisément ce que le DSA prévoit avec l'accès aux données pour les chercheurs agréés et la transparence des mesures de modération. Encore faut-il l'appliquer.
Trois modèles en collision
La convergence des pressions numériques de la rentrée 2026 met en lumière trois modèles de gouvernance qui s'affrontent sans qu'aucun n'ait encore démontré sa supériorité durable. Le modèle chinois repose sur la souveraineté technologique intégrée, du pare-feu aux plateformes nationales, de la monnaie numérique programmable au crédit social. Il est efficace dans son cadre mais incompatible avec une société ouverte. Le modèle américain mise sur le marché, les stablecoins privés et la section 230, abandonnant la régulation publique au profit de l'auto-régulation des plateformes. Il a produit l'innovation la plus dynamique du siècle mais aussi la concentration la plus extrême et la manipulation la plus opaque. Le modèle européen, enfin, cherche la voie régulatoire, avec le DSA, l'euro numérique, le digital wallet et le Pacte migratoire. Il est ambitieux dans son ambition normative mais fragile dans sa souveraineté technique.
L'Europe dépend à plus de soixante pour cent d'infrastructures cloud américaines. Ses espaces sociaux, de X à TikTok, sont américains ou chinois. Sa capacité à faire appliquer le DSA dépend de la bonne volonté de plateformes dont le siège est hors de sa juridiction directe. Le règlement européen est un instrument de puissance, mais il n'est pas une puissance. Cette dissonance entre ambition normative et dépendance technique constitue la faille structurelle du modèle européen. Tant qu'elle n'est pas comblée par un investissement massif dans la souveraineté technologique (infrastructures, semiconducteurs, intelligence artificielle et plateformes), la régulation européenne restera une coquille élégante dont le contenu échappe à son contrôle.
Gouverner sans capturer
La rentrée 2026 condense donc une série de jalons qui dessinent l'architecture du numérique politique pour la décennie à venir. L'identité numérique se construit. L'euro numérique avance. Le DSA existe. Le Pacte migratoire est entré en application. Chacun de ces instruments, pris isolément, répond à un besoin réel. La protection des mineurs, la souveraineté monétaire, la sécurité des frontières, la qualité du débat public sont des objectifs légitimes. La question n'est plus de savoir si l'État doit reprendre la main. Il le doit. La question est de savoir comment.
Les conditions d'un gouvernement légitime du numérique peuvent être formulées simplement, même si leur application est difficile. La finalité de chaque instrument doit être limitée et déclarée : protéger les mineurs, pas surveiller les adultes ; sécuriser la monnaie, pas programmer les comportements ; tracer les manipulations, pas hiérarchiser les opinions. Le contrôle indépendant doit être réel, exercé par un juge ou une instance garante de l'impartialité, jamais par une association financée par l'exécutif. La transparence algorithmique doit être contraignante, avec accès aux données pour les chercheurs et audit public. Le recours doit être effectif, avec débat contradictoire et possibilité de contester. Enfin, la séparation entre identité, expression et monnaie doit être maintenue comme principe structurel, pour éviter qu'une infrastructure unique ne serve simultanément à identifier, à mesurer la portée et à programmer les comportements.
Nous ne devrions jamais avoir à choisir entre contrôle et liberté. Les sociétés ouvertes ont toujours eu besoin de contrôler certains flux, qu'il s'agisse des flux financiers illicites, des contenus de manipulation étrangère ou des infrastructures critiques. La question est d'empêcher que les outils conçus pour protéger deviennent des architectures de docilité. L'euro numérique, l'identité numérique, le DSA et le Pacte migratoire peuvent être les piliers d'une souveraineté démocratique renouvelée. Ils peuvent aussi devenir les éléments d'un dispositif de surveillance intégré dont la Chine offrirait le modèle et dont l'Europe, faute de vigilance, accepterait la logique tout en prétendant la refuser.
Les élections américaines et françaises qui s'annoncent dépassent le simple scrutin politique. Elles sont le premier test grandeur nature de la capacité des démocraties à organiser un débat libre dans un espace informationnel saturé d'algorithmes, de rumeurs, de manipulations et de dispositifs d'atténuation. Ce que l'on décidera dans les prochains mois, en termes de cadre juridique, d'application des règlements existants et de souveraineté technologique, déterminera non seulement l'issue des scrutins, mais la nature même de l'espace public pour la génération qui commence à voter. Les technologies sont fuyantes, souvent détournées, parfois détournables.
La gouvernance est malmenée, mais pas encore vaincue. Tout dépend de ce que l'on exigera de celles et ceux qui prétendent la prendre en main.
