Analyse consultatif du renouvellement DGSI-Palantir : Trois ans de dépendance stratégique
La DGSI renouvelle son contrat avec Palantir jusqu'en 2028
La Direction générale de la sécurité intérieure a renouvelé son contrat avec Palantir pour trois ans. L'annonce officielle du 15 décembre 2025 le confirme sans ambiguïté. Ce renouvellement porte sur la plateforme Gotham et les services intégrés d'accompagnement opérationnel.[1][2][3]
Neuf ans d'enracinement dissimulés sous le discours du provisoire
La DGSI déclare attendre « le déploiement d'un nouvel outil souverain ». Cette formule cache la réalité : la collaboration initiée en 2016 a produit un enracinement structurel. Gotham constitue désormais « le cœur » des outils d'analyse de la Direction. Toute migration exige une reconfiguration complète des chaînes de traitement, une revalidation des protocoles de contrôle, un réentraînement des équipes. Le coût politique et opérationnel de changement croît inversement à la promesse de transition.[4][5]
Les alternatives françaises : promesses sans candidats
Depuis 2018, les dirigeants français répètent une promesse interne : développer une « offre française ou européenne ». Laurent Nuñez (directeur DGSI, aujourd'hui ministre de l'Intérieur) l'annonçait en 2018. Le PDG de Thales le confirmait en 2020 : deux ans suffiraient. En 2022, un appel d'offres officiel (OTDH — Outil de traitement de données hétérogènes) a retenu trois candidats : Athea (Thales-Eviden), ChapsVision et Blueway.[6]
En décembre 2025, aucune solution n'a atteint le stade opérationnel. La sélection reste en cours. La DGSI renouvelle Palantir faute de substitut homologué, non par choix stratégique. Le provisoire s'est cristallisé en dépendance structurelle.[7]
Le contrôle des données : une garantie technique qui occulte une asymétrie profonde
Palantir affirme que les données traitées sont hébergées en France, propriété exclusive de la DGSI, accessibles uniquement par agents habilités. Cette description technique, exacte sur ses points, dissimule une réalité asymétrique.[8]
Le code logiciel demeure propriétaire — inaccessible à l'expertise française. Les mises à jour logicielles sont décidées par Silicon Valley. L'architecture globale échappe au contrôle national. Palantir, fondée avec le financement de la CIA (In-Q-Tel), s'est progressivement diversifiée vers la santé américaine (intégration Medicare-Medicaid), vers l'IRS pour la hiérarchisation des contrôles fiscaux, vers des opérateurs privés. Cette trajectoire révèle une entreprise conçue pour industrialiser l'interconnexion centralisée de données sensibles — un objectif qui dépasse largement les besoins de contre-terrorisme affichés.[9]
Trois facteurs structurels fondent le renouvellement malgré tout
La menace sécuritaire est réelle. Les menaces terroristes, cybermenaces et ingérences étrangères ne régressent pas. Gotham a prouvé son utilité opérationnelle, notamment lors des Jeux olympiques 2024.[10]
Le coût de migration est prohibitif. Neuf années d'intégration rendent tout changement techniquement risqué. La reconfiguration des chaînes d'analyse, la revalidation des protocoles et le réentraînement des équipes constituent un investissement considérable en période de menace.
Aucun concurrent n'offre les garanties requises. Les trois candidats français restent en phase de sélection. Aucun ne proposera avant 2027-2028 la robustesse opérationnelle immédiate exigée par un service de renseignement.
Le paradoxe : la trajectoire du provisoire qui s'enracine
La DGSI renouvelle Palantir « en attente » d'une solution souveraine. Ce renouvellement de trois ans repousse à 2028 la possibilité concrète de transition. À ce rythme — appels d'offres lancés en 2022, aucun finaliste en 2025, nouveau contrat jusqu'en 2028 — la souveraineté technologique sera repoussée à 2030-2035 minimum. Entre-temps, les équipes, les procédures opérationnelles, les habitudes analytiques s'enracineront davantage. L'argument du provisoire se vide de contenu dans la réalité du temps.[11]
Le Danemark et l'Allemagne ont également choisi Palantir après audit de sécurité. Leur pragmatisme officiel contraste avec la rhétorique française de transition permanente.[12]
Ce que ce renouvellement révèle : faillite stratégique
La DGSI n'a pas choisi Palantir en 2025. La DGSI n'a pas eu d'autre option viable. Cette distinction est décisive. Elle transforme un contrat commercial en dépendance technologique d'État.
L'État français dépend désormais d'une entreprise américaine pour les méthodologies d'exploitation de renseignement, les capacités d'évolution technique, et implicitement, pour les priorités analytiques que l'outil privilégie. Les déclarations sur la « propriété des données » ou le « contrôle français » n'effacent pas cette asymétrie. Elle s'inscrit dans la structure même de l'outil et du pouvoir de décision.
Trois impératifs pour la période 2025-2028
Accélérer le programme OTDH sans délai. Les trois candidats doivent atteindre l'homologation sécuritaire avant 2027. Cela exige une clarification politique immédiate : budget? Calendrier? Garanties de commande publique? L'improvisation institutionnelle n'a pas fonctionné jusqu'à présent.
Planifier la transition dès 2026. Commencer les tests de coexistence entre Gotham et la plateforme française retenue, sur des flux limités. Chaque année perdue augmente le coût de sortie de la dépendance.
Réinternaliser les compétences critiques. Ne pas confier la souveraineté technologique uniquement à Thales, Atos ou Eviden. Créer un noyau de compétences souverain au sein de l'État lui-même, capable de concevoir, maintenir et évoluer l'outil indépendamment.
Conclusion irrévocable : Le renouvellement de trois ans avec Palantir est établi. Il répond à une urgence sécuritaire réelle. Mais il proclame l'absence de stratégie de souveraineté mise en œuvre depuis 2016. Les trois années qui viennent constituent l'ultime fenêtre pour inverser cette trajectoire. Passé 2028, la dépendance technologique deviendra irréversible. Le choix appartient au gouvernement français : construire ou accepter la dépendance.[2][1][7][11]
