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Euronews : de média paneuropéen à vecteur d’influence politique
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Euronews : de média paneuropéen à vecteur d’influence politique

Enquête sur un basculement éditorial, financier et idéologique au cœur de l’Europe

Euronews : de boussole européenne à satellite des intérêts nationalistes

Depuis sa création en 1993, Euronews s’était imposée comme l’un des rares médias d’information paneuropéens réellement transnationaux : multilingue, transversal dans ses approches et conçu pour porter une voix européenne distincte des grands groupes américains ou des agences d’État nationales. Ce modèle hybride (information continue, pluralité linguistique, ancrage sur le projet politique européen) fut longtemps présenté comme une exception vertueuse dans un paysage médiatique fragmenté.

Ce récit a pourtant été profondément remis en cause au cours de la dernière décennie. À travers une succession d’acquisitions, de recompositions capitalistiques et de choix stratégiques opaques, Euronews a progressivement glissé d’un média européen imparfait mais identifiable vers un objet informationnel ambigu, exposé à des influences politiques étrangères et à des logiques de propagande indirecte. Ce basculement ne relève pas de l’accident mais d’une dynamique structurée, où l’entrisme hongrois joue un rôle central, lui-même inséré dans une stratégie plus large d’influence transatlantique.

Un média paneuropéen sous contraintes structurelles

Fondée à Lyon au début des années 1990, Euronews répondait à une ambition claire : offrir une alternative européenne aux chaînes d’information globales, en particulier américaines. Son fonctionnement reposait sur un consortium de diffuseurs publics, garantissant une diversité de points de vue nationaux et une relative immunité face aux pressions politiques directes. Mais cette architecture portait en elle des fragilités chroniques. Faible rentabilité, dépendance aux subventions, audience limitée face aux géants anglo-saxons : Euronews restait structurellement vulnérable. Cette fragilité économique allait devenir la brèche par laquelle des intérêts extérieurs pourraient progressivement s’infiltrer.

L’entrée américaine : NBC comme premier pivot stratégique

Le premier tournant significatif intervient en 2016–2017 avec l’entrée de NBCUniversal au capital d’Euronews. Officiellement présenté comme un partenariat stratégique, l’accord permet à NBC de prendre environ 25 % du capital, d’injecter des fonds et d’influencer l’orientation éditoriale à travers des échanges de contenus et des nominations clés.

Ce rapprochement marque une première rupture symbolique : Euronews n’est plus exclusivement gouvernée par des acteurs européens. Si l’indépendance éditoriale est officiellement maintenue, l’équilibre est modifié. La chaîne adopte progressivement des codes, des formats et des priorités éditoriales plus compatibles avec une logique de marché globalisé dominée par les standards américains.

Ce n’est pas encore un basculement idéologique, mais c’est une dilution du projet initial. Euronews cesse d’être un média conçu par et pour l’Europe pour devenir un acteur parmi d’autres dans l’économie mondiale de l’information.

Le rachat par Alpac Capital : une façade portugaise, une mécanique politique

Le véritable point de rupture survient en 2022 avec la reprise d’Euronews par Alpac Capital, fonds d’investissement portugais relativement discret. L’opération est validée par les autorités françaises et présentée comme un sauvetage financier nécessaire d’un média en difficulté.

Très rapidement, cependant, des enquêtes journalistiques convergentes révèlent une réalité bien plus troublante. Une part significative des fonds mobilisés pour l’acquisition provient de structures liées à l’État hongrois et à l’entourage direct de Viktor Orbán. Le montage financier, complexe et volontairement fragmenté, repose sur des fonds publics hongrois, des prêts émanant d’agences de communication proches du pouvoir et des relations personnelles étroites entre dirigeants d’Alpac et responsables politiques hongrois.

L’élément décisif n’est pas seulement l’origine des capitaux, mais l’existence de documents internes faisant explicitement référence à un objectif de réorientation idéologique du média. Il est question d’« atténuer les biais de gauche » et de repositionner Euronews dans le débat européen. Il ne s’agit plus d’une spéculation : l’intention politique est formulée, assumée et documentée.

L’entrisme hongrois comme proxy stratégique

Pourquoi la Hongrie ? Parce qu’elle constitue aujourd’hui l’un des laboratoires les plus avancés de la capture politique des médias en Europe. Depuis plus d’une décennie, le gouvernement Orbán a méthodiquement restructuré le paysage médiatique national, en concentrant journaux, radios, télévisions et plateformes numériques entre les mains d’oligarques loyaux au pouvoir.

Ce modèle ne repose pas sur la censure frontale mais sur une combinaison de dépendance économique, de pressions indirectes et d’alignement progressif des lignes éditoriales. Transposé à l’échelle européenne, Euronews devient un outil potentiel de soft power : crédible, multilingue, institutionnellement légitime, et donc infiniment plus efficace qu’un média de propagande explicite.

La Hongrie agit ici comme proxy. Elle permet à des intérêts plus larges, (notamment américains conservateurs ou souverainistes) de s’insérer dans l’espace informationnel européen sans apparaître directement en première ligne. Le vernis portugais, la structure privée et la complexité du montage servent précisément à masquer cette réalité.

Réorganisations internes et signaux faibles

Dans la foulée du rachat, Euronews connaît une restructuration brutale. Des centaines de postes sont supprimés, le siège est déplacé de Lyon à Bruxelles, et la rédaction est profondément réorganisée. Officiellement, il s’agit d’un recentrage stratégique et d’une adaptation économique. Officieusement, ces bouleversements fragilisent les contre-pouvoirs internes et favorisent une recomposition culturelle de la rédaction.

Aucune ligne éditoriale ouvertement propagandiste n’est imposée. Ce n’est pas nécessaire. Dans ce type de configuration, l’alignement se fait par auto-censure, par choix de sujets, par hiérarchisation de l’information, par normalisation progressive de certains récits. C’est précisément ce qui rend le phénomène difficile à objectiver… et dangereux.

L’argument de l’indépendance éditoriale : un écran de fumée

La direction d’Euronews continue d’affirmer l’indépendance totale de sa rédaction. Formellement, des garanties existent. Mais elles deviennent largement théoriques dès lors que :

  • le financement repose sur des fonds étatiques indirects,
  • les dirigeants entretiennent des liens politiques documentés,
  • et l’objectif idéologique a été explicitement formulé en amont de l’acquisition.

L’expérience hongroise démontre qu’il n’est nul besoin d’ordres explicites pour transformer un média : il suffit de contrôler les conditions matérielles de son existence.

Un cas d’école pour l’Europe

L’affaire Euronews dépasse largement le sort d’une chaîne d’information. Elle révèle une faille structurelle de l’Union européenne : l’absence de mécanismes robustes de contrôle démocratique sur les acquisitions de médias stratégiques. Là où les infrastructures critiques ou les industries de défense font l’objet de vérifications strictes, l’information, pourtant centrale dans une démocratie reste étonnamment exposée.

Euronews n’est pas devenu un organe de propagande grossier. C’est plus subtil, plus moderne, plus efficace. Il s’agit d’un média affaibli, capturable, rendu compatible avec des récits illibéraux sous couvert de pluralisme et de neutralité.

Euronews illustre un glissement inquiétant : celui d’un média européen conçu comme espace commun d’information vers un instrument d’influence politique transnationale. Le rôle de la Hongrie, en tant que proxy assumé d’un projet idéologique plus large, est central dans cette transformation.

La question n’est plus de savoir si Euronews est encore indépendant au sens formel. La vraie question est de savoir si l’Europe est encore capable de protéger ses propres espaces informationnels face à des stratégies d’entrisme sophistiquées, légales en apparence, mais profondément corrosives pour le débat démocratique.

Ignorer ce signal serait une faute politique majeure.


Références et sources