De la Servitude Volontaire à la Reconquête
Pour une doctrine de la puissance numérique publique
Nous sommes en 2026, et le réveil est douloureux. Depuis plus d'une décennie, les rapports s'empilent, les commissions d'enquête parlementaires se succèdent et les constats d'une lucidité terrifiante sont dressés. Pourtant, dans les ministères comme dans les comités de direction de nos fleurons industriels, une même torpeur persiste. La récente audition d'Henri Verdier devant la représentation nationale aurait dû faire l'effet d'un électrochoc. Elle a dressé le panorama clinique d'une nation et d'un continent en voie de vassalisation technologique accélérée.
En tant qu'entrepreneur du secteur et consultant familier des arcanes de la chose publique, je ne peux qu'enrager face à cet attentisme suicidaire. L'inculture numérique de nos décideurs n'est plus une simple lacune technique ; elle est devenue une faute politique majeure, un renoncement direct à notre souveraineté et, in fine, à notre modèle démocratique.
Le diagnostic est sous nos yeux, implacable. Il est grand temps d'abandonner les incantations sémantiques pour affronter la brutalité des rapports de force réels.
L'Invisibilité de l'infrastructure et la privatisation du Monde
Le débat public français, lorsqu'il daigne s'intéresser au numérique, se focalise avec une obsession quasi névrotique sur l'achat de licences logicielles ou l'hébergement cloud. C'est regarder le monde par le trou de la serrure. Notre dépendance est d'une nature infiniment plus profonde, plus systémique. Elle frappe le matériel que nous ne savons plus produire. Elle frappe nos capacités cybernétiques, où, malgré l'excellence de nos agences de sécurité, nous peinons à anticiper les capacités offensives d'États étrangers.
Plus grave encore, cette dépendance frappe les infrastructures physiques et logiques critiques. Comment pouvons-nous tolérer l'idée que la grande majorité des nouveaux câbles sous-marins mondiaux soient désormais posés, financés et contrôlés par une poignée d'acteurs technologiques hégémoniques américains ? Nous assistons, dans un silence assourdissant, à la privatisation de l'infrastructure physique du réseau mondial.
De même, des pans entiers de notre économie reposent sur des données fondamentales qui nous semblent gratuites et acquises, telles que la géodésie, le positionnement spatial ou la cartographie. Ces communs de fait reposent souvent sur des infrastructures extra-européennes, parfois sous-financées par leurs propres États créateurs, et qui pourraient s'effondrer ou être monétisées brutalement du jour au lendemain.
Les grands services d'accès à l'information, les réseaux sociaux, les moteurs de recherche, ces fameux "gatekeepers", exercent aujourd'hui une domination qui déborde largement de la sphère technologique. Ils imposent des standards technologiques et, fatalement, des standards idéologiques. L'incapacité de l'Europe à s'inventer un chemin propre dans le domaine de l'intelligence artificielle, refusant de sortir du paradigme de la course au gigantisme des grands modèles de langage propulsés par des centres de données titanesques, en est la preuve criante. Nous abdiquons notre vision du monde pour épouser celle de la Silicon Valley, oubliant que d'autres voies, portées par des chercheurs européens ou des nations comme l'Inde, plaident pour des modèles distribués, frugaux et ouverts.
La prolétarisation numérique de l'Industrie Française
Il est impératif de comprendre la nature de la captation de valeur à l'œuvre. Le drame des chauffeurs de plateformes de livraison, dont la vie a été transformée en un enfer algorithmique dicté par des flux de données incessants, n'est que l'avant-garde d'un phénomène macro-économique. Ces travailleurs, isolés de toute hiérarchie humaine, voient leur rémunération et leurs conditions de travail réévaluées en temps réel par une intelligence artificielle optimisant le profit de la plateforme centrale.
Si nous n'y prenons garde, nos grandes entreprises et nos administrations sont en passe de subir le même sort. C'est la menace de l' "uber-deliveroo-isation" de l'économie française. À partir du moment où le numérique, l'intelligence artificielle et les infrastructures critiques extra-européennes s'interposent au cœur de nos chaînes de valeur, elles acquièrent le pouvoir de ré-orienter en permanence les marges à leur seul profit.
Nos fleurons industriels, dont la véritable valeur ajoutée résidera de plus en plus dans la donnée et l'algorithmique, risquent de se voir ravalés au rang de simples sous-traitants pour des monopoles d'infrastructure. Changer la nationalité d'un tyran technologique ne résout pas le problème ; troquer un monopole étranger contre son équivalent européen n'améliorera ni notre santé démocratique ni la liberté de nos marchés.
L'Extraterritorialité et la Vulnérabilité Géopolitique L'angélisme européen doit cesser face à l'arsenal juridique et politique de nos alliés et rivaux. Notre dépendance technologique nous rend structurellement vulnérables à l'espionnage, institutionnalisé par des cadres juridiques étrangers qui autorisent l'accès aux données sous leur juridiction, peu importe où elles sont physiquement stockées.
Plus violemment encore, cette dépendance nous expose à des mesures de rétorsion unilatérales insoutenables. L'affaire de ce juge français de la Cour Pénale Internationale reste le symbole terrifiant de notre impuissance. Pour avoir déplu au président américain dans l'exercice de ses fonctions, cet homme s'est vu frappé par un décret exécutif initialement conçu pour lutter contre le terrorisme international. Du jour au lendemain, coupé des infrastructures de paiement et des services numériques américains, il a perdu l'accès aux transports, aux services de divertissement, et même à des services de la vie courante française, tant les API de paiement étrangères sont imbriquées dans notre écosystème. Une décision arbitraire, unilatérale, contournant toute procédure judiciaire, a suffi pour éteindre socialement et économiquement un citoyen européen. Que faisons-nous face à cela ? L'Europe dispose pourtant de mécanismes de blocage qui ne sont jamais activés, préférant laisser ses entreprises s'enfoncer dans une sur-conformité craintive aux injonctions étrangères.
L'indépendance absolue n'existe pas, la Chine et les États-Unis nous le prouvent régulièrement dans leurs guerres commerciales sur les terres rares ou les semi-conducteurs. La véritable question est celle de l'équilibre des rapports de force. Or, aujourd'hui, nous ne sommes pas en mesure de parler d'égal à égal. Nous sommes traités comme une variable d'ajustement marginale.
L'Incurie culturelle de l'État acheteur
Le cœur du problème, la tumeur qui ronge notre capacité de résilience, est avant tout culturel. En observant l'administration publique et une grande partie du secteur privé, force est de constater que le numérique y est encore perçu comme une fonction support ingrate. La direction des systèmes d'information est cantonnée au même rang que la gestion immobilière ou la restauration collective, alors qu'elle devrait être le poste de commande éminemment stratégique, siégeant au comité exécutif ou influençant directement les décisions ministérielles. Nous avons transformé nos administrations en d'immenses centrales d'achat, peuplées de fonctionnaires qui ne savent plus concevoir, qui ne savent plus coder, qui ne savent plus tester. Lorsqu'un État ne sait plus faire, il ne sait plus acheter. Il se retrouve à la merci de prestataires qui lui vendent des spécifications, des cahiers des charges absurdes, des accompagnements à la sélection de fournisseurs, et finalement des projets monolithiques étalés sur cinq à dix ans. Ces projets, pensés en cathédrales bureaucratiques pour la paie des militaires ou la gestion des ressources humaines, s'effondrent systématiquement sous le poids de leur propre complexité tarifée à des millions d'euros. Les chiffres sont humiliants. Quand l'État dépense quatre milliards d'euros par an pour l'informatique de ses ministères – dont la moitié s'évapore dans de l'achat de licences propriétaires nord-américaines –, une seule grande banque française dépense le double. Ce sous-investissement chronique est le symptôme d'un État qui tremble face à la révolution numérique, qui retarde le moment d'agir par peur de l'échec inévitable induit par ses propres processus sclérosés. Il est atterrant d'entendre des directeurs informatiques du public comme du privé justifier le maintien de solutions propriétaires obsolètes, coûtant des millions et concentrant la majorité des failles de sécurité, par simple pusillanimité face aux alternatives libres et ouvertes. Le courage a déserté les rangs de ceux qui devraient protéger notre architecture décisionnelle.
Le modèle de l'État plateforme et la sagesse des infrastructures publiques numériques
Pourtant, d'autres chemins existent, balisés par des réussites spectaculaires que nous refusons d'industrialiser. La notion d'État Plateforme, théorisée depuis plus d'une décennie, démontre qu'une autre approche est possible. Au lieu de construire de gigantesques systèmes fermés, l'État doit concevoir des briques, des API (interfaces de programmation), des modules fluides et sécurisés permettant aux écosystèmes d'innover sur une base commune. L'exemple de l'Inde est à cet égard une leçon d'humilité et de stratégie. Face à la menace de captation de leur marché par des monopoles de type Uber ou Google, les architectes indiens n'ont pas cherché à créer une entreprise publique concurrente, ni à s'enfermer dans une régulation purement punitive. Ils ont construit des Infrastructures Publiques Numériques (DPI). En imposant des standards ouverts pour l'identité, le paiement et la géolocalisation, ils ont garanti que l'infrastructure logique reste sous contrôle public, tout en laissant le marché proliférer par-dessus. Le résultat ? Un chauffeur de pousse-pousse analphabète peut opérer via une application locale développée pour quelques milliers d'euros, s'affranchissant de la taxe de 40% prélevée par les plateformes intermédiaires. L'État indien intervient non pas pour empêcher l'innovation, mais pour empêcher la prise de contrôle d'un marché biface par un intermédiaire déloyal. C'est une doctrine d'une finesse absolue : laisser l'innovation au marché libre, mais protéger farouchement les rails logiques de l'économie. Ces infrastructures coûtent dérisoirement peu cher, car il s'agit de design d'architecture et de standards, non de data centers titanesques. En France, lorsque l'ingénierie publique s'est vu accorder de la confiance, elle a su livrer des joyaux comme FranceConnect ou la messagerie sécurisée de l'État (Tchap), développée sur des bases open source pour un coût par agent public dérisoire en comparaison des offres prédatrices du marché. Ces victoires de la méthode agile, du développement internalisé et du logiciel libre démontrent que le fatalisme n'est pas de mise. L'excellence technique française existe, il suffit de la libérer du carcan des acheteurs aveugles.
Le levier des communs et l'illusion de la bulle protectionniste
La quête de souveraineté ne doit pas sombrer dans le fantasme de l'autarcie absolue ou de la préférence nationale aveugle qui condamnerait nos entreprises à vivoter dans une bulle non compétitive, vendant des solutions vingt fois trop chères à un acheteur public captif. L'autonomie raisonnable passe par la diversité, par l'exigence de marchés loyalement concurrentiels, et surtout par un investissement massif dans les Communs Numériques. L'existence du logiciel libre, des standards ouverts, de projets comme OpenStreetMap ou Wikipédia constitue un arsenal de souveraineté redoutable. Ces communs ne donnent à personne le contrôle absolu de la situation, mais ils empêchent concrètement qu'un monopole s'en empare. Ils sont le socle sur lequel nous devons asseoir notre doctrine défensive. Pourtant, l'État continue de bénéficier largement de ces écosystèmes sans les financer à hauteur de leur criticité. Dire "merci de nous rendre libres" ne suffit pas face aux géants américains qui, eux, n'hésitent pas à financer massivement ces projets pour mieux les phagocyter de l'intérieur, comme l'a démontré l'intégration progressive de certains acteurs de l'internet libre dans l'orbite des moteurs de recherche dominants.
L'Europe, terrain de bataille réglementaire et lobbying libertarien
Face à cette asymétrie de puissance, l'échelon européen reste l'unique maille critique pertinente. Le Digital Services Act (DSA) et le Digital Markets Act (DMA) sont des textes élégants, fondamentaux, qui s'attaquent précisément à la régulation des contenus et à la concentration des marchés en instaurant une logique de conformité et de reddition de comptes.
Mais nous pêchons par une naïveté coupable quant à la brutalité de la réponse d'en face. L'Europe grouille de lobbyistes dont l'objectif n'est pas nécessairement de murmurer des contre-vérités, mais de noyer la puissance publique sous la complexification. Le récent "AI Act", monstre bureaucratique de centaines de pages dont plus personne ne saisit l'essence, est le triste trophée de cette stratégie d'épuisement.
Plus alarmant encore est le noyautage idéologique opéré par la frange libertarienne de la Silicon Valley. Une idéologie assumée, théorisée il y a plus de vingt ans, postulant que l'anti-régulation est la condition absolue de l'innovation et que seuls les monopoles méritent d'exister. Lorsque des figures tutélaires de cette industrie, proches des cercles du pouvoir à Washington, menacent publiquement de militer pour un retrait de l'OTAN si l'Europe s'avise d'appliquer des amendes à leurs réseaux sociaux, nous changeons de dimension. Il ne s'agit plus de commerce, il s'agit de coercition géopolitique pure. Sommes-nous prêts, politiquement, à tenir ce choc ? Aurons-nous le courage politique de faire appliquer nos lois au prix de potentielles représailles transatlantiques ?
Il serait faux de croire que les décisions publiques européennes ou françaises sont vulgairement corrompues. Le mal est plus insidieux. Il réside dans ces "visiteurs du soir", ces représentants des grands cabinets de conseil et des acteurs hégémoniques, qui murmurent en permanence à l'oreille de nos dirigeants des cadres de pensée simplistes. Ils instillent l'idée que confier nos données régaliennes à des boîtes noires étrangères, au motif fallacieux de l'efficacité immédiate, est la seule voie raisonnable.
Le scandale de l'imprudence publique
Les conséquences de ces murmures sont tragiques. Les fuites de données massives qui frappent régulièrement le secteur public ne sont que le reflet d'une surface d'exposition aux risques construite sur une faiblesse conceptuelle inouïe. Comment justifier l'hébergement de la plateforme des données de santé nationales chez un acteur extra-européen via un contournement des appels d'offres classiques ? Comment accepter, sans trembler, que nos agences de renseignement se rendent absolument dépendantes de sociétés technologiques étrangères dont le modèle économique consiste précisément à se rendre indispensables, pour ensuite dicter leurs grilles tarifaires et leurs conditions d'exploitation, sous la menace implicite de débrancher la capacité de l'État à exercer son pouvoir régalien ?
L'illusion de la "bulle de confiance" autour des serveurs déconnectés du réseau n'efface en rien la dépossession du savoir-faire. Quand un conflit commercial ou politique surgira, nous ne saurons plus opérer sans leurs algorithmes. Nous sous-traitons notre souveraineté cognitive.
Un plan d'action pour la décennie à venir
Il n'est pas trop tard, mais l'heure n'est plus à la tiédeur. L'Europe n'a pas fait le pari de l'autosuffisance, mais elle peut encore construire un rapport de force viable. Pour cela, nos dirigeants politiques et économiques doivent s'imposer une nouvelle doctrine d'action, stricte et implacable : Réinternaliser l'ingénierie publique stratégique : L'État doit réapprendre à faire. Il faut cesser de financer une armée d'acheteurs de spécifications pour recruter massivement des développeurs, des profils atypiques, des partisans des méthodes agiles. La commande publique numérique doit devenir "intelligente", cesser de chercher la garantie illusoire des contrats décennaux monolithiques, pour avancer par itération et prototypage rapide.
Imposer la réversibilité et l'indépendance par le contrat : Aucune signature de contrat public avec un grand fournisseur de cloud ou d'IA ne devrait être validée sans l'intégration d'une clause stricte de réversibilité. Exigeons la réalisation de tests de migration à blanc avant tout déploiement : si l'État ne peut pas quitter la solution et récupérer ses données en quinze jours, le contrat est nul. Chaque décision quotidienne doit être évaluée à l'aune d'une seule question : "Cette option augmente-t-elle nos degrés de liberté ?" Bâtir l'État Plateforme et financer les Communs : Abandonnons les systèmes d'information en silo. Construisons des API robustes, sécurisées, documentées. Cessons de vouloir opérer les services finaux là où l'écosystème peut s'en charger, mais reprenons le contrôle absolu de la couche de régulation technique. Investissons massivement, à l'échelle européenne, dans les fondations de l'internet ouvert, pour ne pas laisser ce domaine de lutte à la merci des fondations satellisées par les GAFAM. Soutenir l'intelligence artificielle industrielle européenne : Détournons-nous de la fascination mortifère pour l'IA générative grand public et la consommation énergétique irrationnelle de centres de données pharaoniques financés par des capitaux opaques. L'avenir de l'Europe réside dans l'IA appliquée à l'industrie, utilisant les données sectorielles non publiques pour optimiser nos chaînes de production, notre transition écologique et notre souveraineté matérielle. Sortir de la naïveté réglementaire : Comprenons que la régulation n'est pas l'ennemie de l'innovation, à condition d'être élégante et focalisée sur la protection des modèles démocratiques. Exigeons que Bruxelles maintienne la ligne de fermeté sur l'application du DSA et du DMA. Cessons de céder au chantage au retard technologique agité par ceux qui ont précisément intérêt à ce que nous ne posions aucune règle.
La souveraineté numérique est le nom contemporain de la démocratie
Le message est clair, et il s'adresse à vous, décideurs, ministres, directeurs généraux : le numérique n'est pas un centre de coût à externaliser. Il est le système nerveux central de nos nations. Si le peuple souverain perd la capacité de décider de la protection de ses données, de l'accès à son information, et des règles régissant son économie, il n'y a plus de démocratie. L'histoire du numérique n'est pas figée. Les géants qui nous dominent aujourd'hui peuvent très bien s'effondrer demain face à de nouveaux paradigmes technologiques. Le darwinisme de l'innovation est permanent. Mais nous ne pourrons saisir ces opportunités de renversement que si nous cultivons en nous cette volonté de puissance, cette culture de l'indépendance concrète. Préparez les batailles suivantes. Ne ratez pas la prochaine architecture logique. Arrêtez de quémander la permission de réguler chez ceux qui souhaitent notre dissolution intellectuelle, et commencez à construire les murs porteurs de notre propre édifice. Il y va de notre survie en tant que continent libre.
