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L\'Ombre des Géants : Tech, Finance et le Césarisme Trumpien
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L\'Ombre des Géants : Tech, Finance et le Césarisme Trumpien

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L'Ombre des Géants : Tech, Finance et le Césarisme Trumpien, ou la Grande Décomposition Démocratique

L'image est devenue banale, presque rituelle : le PDG d'une firme technologique parmi les plus puissantes au monde s'inclinant dans le Bureau Ovale, ou l'entrepreneur milliardaire le plus médiatique multipliant les gestes d'allégeance envers un président populiste. Les génuflexions publiques de Tim Cook (Apple) devant Donald Trump , ou la brève mais intense romance de Elon Musk (Tesla, SpaceX) avec l'administration Trump – qui s'est terminée en désaveu amer – ne sont pas de simples anecdotes de couloirs. Elles sont les symptômes spectaculaires d'une intrication profonde, maladive, entre les sphères de la haute technologie, de la finance dérégulée et d'un pouvoir politique transformé en véhicule d'intérêts privés décomplexés. Un "complexe techno-financier" s'est consolidé, rongeant les fondements démocratiques et accélérant une crise sociale aux proportions alarmantes.

Le Pacte Silencieux : Souveraineté Privée et Allégeances Achetées

Sous l'ère Trump, la frontière entre l'État et les intérêts corporatistes s'est estompée jusqu'à devenir poreuse. L'administration a agi comme un catalyseur pour cette fusion. Les réductions d'impôts massives de 2017, un cadeau estimé à 1 500 milliards de dollars largement capté par les entreprises et les plus riches (selon le Tax Policy Center), ont constitué la contrepartie financière de ce pacte. En échange, les géants de la tech et de la finance ont offert une légitimité cruciale à un président contesté, tout en bénéficiant d'une dérégulation accélérée et d'un accès sans précédent aux couloirs du pouvoir. Les visites de Cook, les conseils prodigués par Musk (avant la rupture), ou l'influence de Peter Thiel (Palantir) ne relevaient pas de la simple consultation : c'était la mise en scène d'une souveraineté partagée, où l'allégeance au pouvoir politique était le prix à payer pour conserver un accès privilégié aux leviers de l'État.

Cette collusion trouve son incarnation la plus troublante dans la privatisation rampante de fonctions régaliennes. Le contrat colossal attribué à Palantir (dont Thiel est co-fondateur et grand soutien de Trump) pour gérer les données de l'Immigration and Customs Enforcement (ICE) est emblématique. Des milliards de dollars publics (les contrats ICE avec Palantir dépassent régulièrement les 100 millions par an, cumulant bien au-delà du milliard) ont ainsi irrigué une entreprise privée dont les logiciels sont au cœur d'une politique d'immigration controversée. L'État sous-traite sa violence à des intérêts privés, créant un marché juteux sur le dos des droits humains fondamentaux. Gilles Deleuze, dans son analyse des "sociétés de contrôle", voyait poindre cette logique : la discipline centralisée (l'usine, l'école) cède la place à des mécanismes de contrôle fluides, modulaires, souvent opérés par des entités privées via les flux de données et la surveillance. Palantir, avec ses algorithmes scrutant les moindres faits et gestes pour le compte de l'État, est l'archétype de cette "machine de contrôle" deleuzienne, où la frontière public/privé s'efface au profit d'une gestion techno-policière de la population.

La Machine à Exclure : Santé, Logement, Nourriture – L'Étouffement Organisé

Cette collusion au sommet se nourrit et reproduit une violence sociale systémique qui frappe de plein fouet la majorité de la population. Le système de santé américain, déjà dysfonctionnel, a été encore plus profondément pénétré par les intérêts financiers sous Trump. Le fléchage des remboursements vers des mutuelles privées aux primes prohibitives et aux franchises exorbitantes est une réalité. Malgré les promesses répétées d'un "plan de santé génial", l'administration a plutôt œuvré à saper l'Affordable Care Act sans proposer d'alternative viable, laissant des millions d'Américains à la merci d'un marché conçu pour maximiser les profits des assureurs et des groupes pharmaceutiques, au détriment de l'accès aux soins. Le résultat ? Une population où des millions renoncent à des traitements vitaux par peur de la ruine financière.

Le marché immobilier offre un autre visage de cette fracture. Alors que les salaires réels stagnent lamentablement – la croissance médiane des salaires réels aux États-Unis est restée quasiment plate pendant des décennies (données de la Réserve Fédérale de St. Louis), l'immobilier a flambé. L'indice S&P/Case-Shiller des prix des logements a grimpé en flèche, rendant la propriété inabordable pour une large partie de la classe moyenne et ouvrière, particulièrement dans les bassins d'emploi dynamiques souvent liés à la tech. Karl Marx analysait l'"accumulation primitive" comme le processus violent par lequel les masses sont dépossédées de leurs moyens de subsistance. Aujourd'hui, la flambée spéculative de l'immobilier, alimentée par des capitaux financiers à la recherche de rendements sûrs et souvent facilitée par des politiques fiscales avantageuses pour les investisseurs, agit comme une forme contemporaine de cette dépossession, excluant des générations entières du droit fondamental à un logement stable et abordable.

L'insécurité alimentaire, phénomène longtemps occulté, atteint des niveaux sidérants dans une nation aussi riche. Des dizaines de millions d'Américains, dont des enfants, vivent dans des "déserts alimentaires" ou dépendent des banques alimentaires pour survivre. L'inflation galopante sur les biens de première nécessité, couplée à la stagnation des revenus, transforme l'accès à une nourriture saine en un luxe inaccessible pour beaucoup. Cette réalité est le produit direct d'un système agro-industriel hyper-concentré, lié à la finance (fonds d'investissement possédant des terres et des chaînes d'approvisionnement) et peu encadré, où la rentabilité prime sur la sécurité alimentaire de base.

Piketty, Marx et le Spectre de la Nouvelle Oligarchie

Thomas Piketty, dans son œuvre magistrale "Le Capital au XXIe siècle", a démontré de manière implacable que lorsque le taux de rendement du capital (r) dépasse durablement le taux de croissance de l'économie (g), les inégalités de patrimoine s'emballent. La période Trump a été l'illustration parfaite de cette loi : les gains phénoménaux de la Bourse (alimentés par les baisses d'impôts et la politique monétaire), la concentration accrue de la richesse dans les mains des 0,1% (dont font partie les magnats de la tech et de la finance), et la stagnation des revenus du travail ont creusé le gouffre. Piketty met en garde contre l'avènement d'un "capitalisme patrimonial", où la richesse héritée et les revenus du capital dominent complètement le revenu du travail, minant les bases méritocratiques et démocratiques d'une société. L'influence politique achetée par ces fortunes colossales (via le lobbying, le financement des campagnes, et les portes tournantes entre Wall Street/Silicon Valley et Washington) est le mécanisme politique qui entérine et protège cette dynamique inégalitaire.

Marx, quant à lui, nous rappelle que l'État, dans une société capitaliste avancée, n'est jamais neutre. Il tend à devenir, comme il l'écrivait dans "Le Manifeste du Parti Communiste", "un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise toute entière". L'administration Trump n'a pas été une aberration, mais l'expression exacerbée, décomplexée, de cette tendance structurelle. Le "complexe techno-financier" a trouvé en Trump un véhicule efficace pour consolider son pouvoir, affaiblir les contre-pouvoirs (syndicats, régulateurs, presse indépendante), et pousser plus loin la logique de marchandisation de tous les aspects de la vie, y compris les fonctions régaliennes et les besoins humains fondamentaux.

La Grande Décomposition et l'Urgence Démocratique

Les mises en scène d'allégeance des Cook et Musk, les budgets faramineux dévolus à la police privée, la captation du système de santé, la flambée de l'immobilier face à des salaires morts, et la pauvreté galopante ne sont pas des phénomènes isolés. Ils forment les pièces interconnectées d'un même système en pleine décomposition démocratique. L'intrication du monde de la tech, de la finance déchaînée et d'un pouvoir politique césariste a créé une machine à générer des profits colossaux pour une infime minorité, tout en organisant méthodiquement l'exclusion et la précarité pour le plus grand nombre.

Cette "grande décomposition", pour reprendre un terme analysant le déclin des régimes, menace les fondements mêmes de la cohésion sociale et de la légitimité politique. L'urgence n'est pas seulement de dénoncer les collusions spectaculaires, mais de reconstruire des barrières étanches entre les intérêts privés et le bien public, de réinvestir massivement dans les services essentiels (santé, logement social, éducation), de briser les monopoles technologiques et financiers, et de redonner du pouvoir au travail face au capital omnipotent. Comme le soulignent Piketty et d'autres économistes critiques, cela passe par une fiscalité radicalement plus progressive, une régulation robuste et un rééquilibrage des pouvoirs. Sans cela, le spectacle des allégeances au sommet ne sera que le prélude à un effondrement démocratique bien plus profond. L'ombre des géants risque d'engloutir ce qui reste de la lumière démocratique.